Pierre Keller s’expose en rétrospective à l’ELAC

SUISSE. Après dix ans d’existence, l’ELAC (Espace lausannois d’art contemporain) a quitté en octobre 2007 le quartier du Flon à Lausanne (CH) pour s’installer à Renens (CH) dans le nouveau bâtiment de l’ECAL (Ecole cantonale d’art de Lausanne). Cette galerie sans but lucratif, avec ses 550 m2 de surface, est aujourd’hui l’une des plus grandes d’Europe rattachée à une école spécialisée de niveau académique. Ledit lieu constitue ainsi la vitrine privilégiée de l’art et du design de notre époque dans le Canton de Vaud, et plus largement en Suisse. L’ELAC présente en ses murs autant des travaux de jeunes créateurs, dont la plupart sont étudiants ou diplômés de l’ECAL, que ceux de plasticiens et de designers confirmés, tant helvètes qu’étrangers, comme John Armleder, Sylvie Fleury ou encore les frères Ronan et Erwan Bouroullec.

Nouvelle exposition

Pierre KellerLa dernière exposition en date, ouverte du 25 février au 23 avril 2010, accueille des oeuvres de Pierre Keller qui nous révèlent que l’actuel directeur de l’ECAL est aussi un artiste à part entière, souvent méconnu du grand public. Attention ! La manifestation, un tantinet scabreuse, est interdite au moins de 16 ans afin d’éviter toute plainte judiciaire au titre de l’article 197 du Code pénal suisse.

L’accrochage consiste en une rétrospective d’ouvrages réalisés entre 1965 et 2010, avec un accent particulier sur ceux datant des crazy 70’s à New York (USA). On y découvre des affiches, des sérigraphies, quelques peintures et sculptures, des cartons d’invitation, des encarts publicitaires et plusieurs catalogues d’exposition ainsi que des centaines de photos dont certaines à caractère érotique, voire pornographique, tandis qu’une vidéo (1994) retrace son parcours artistique à la fois pléthorique et atypique.

Le spectateur s’attardera à coup sûr devant la collection de polaroïds au format 1/1 ou agrandis, soit 261 pièces sur les quelque 4000 existantes, qui est une sorte de journal intime de ses rencontres (Andy Warhol, Keith Haring, Robert Mapplethorpe, etc.) et de ses amours durant les années 1975 à 1992. Plus globalement, ces instantanés témoignent de l’effervescence de l’art contemporain et des moeurs de l’époque tout en rendant visible ses préoccupations esthétiques du moment, spécialement évidentes dans ses clichés d’éphèbes dénudés et lascifs que cet homosexuel déclaré aime souvent photographier.

PiacerePour autant, l’humour n’est pas absent de l’exhibition avec le célèbre Kilo-Art (1971), étalon artistique certifié en 1972 par le Bureau fédéral des poids et mesures, de même que la poésie avec la série de porcelaines baptisées Il Paciere* (1973), en référence au livre éponyme de l’écrivain Gabriele d’Annunzio (1863-1938). On revoit également avec plaisir quelques-uns de ses placards, à l’épure minimaliste, salués par de nombreux prix entre 1963 et 1971. En revanche, et c’est dommage, nulle présence des fameux clichés sur les croupes chevalines qu’il a montrés sous le titre Horses (1988) en 1991 au Musée de l’Elysée à Lausanne et, plus récemment, à la Maison européenne de la photographie à Paris (F). Aucun dessin non plus, moyen d’expression où pourtant il excelle.

Pierre Keller nous avoue, en interview et tout sourire, qu’il a dû s’autocensurer en bannissant de son exposition certaines images de pénis en érection. Et d’ajouter qu’il a toujours cherché à se faire plaisir, plutôt qu’à provoquer, sans jamais travailler pour la postérité. Sa rétrospective risque, néanmoins, d’en choquer plus d’un, à l’instar de ce poster où l’on voit un jeune noir, entièrement nu, assis en califourchon sur une cuvette de WC, les fesses écartées, nous offrant sans pudeur son anus pour une sodomie. S’agit-il d’art ou juste d’exhibitionnisme ? Peut-être les deux…

Au sortir de l’exposition, le visiteur reste sur sa faim et a la désagréable impression que l’oeuvre de Pierre Keller est interrompue, comme suspendue dans le temps, ce depuis que celui-ci préside l’ECAL avec le succès que l’on sait. Les deux photographies, au format géant, intitulées Arrested (2008) et Palm Springs (2010), seules pièces récentes, ne changent rien à l’affaire. Face à ce constat, le trublion directeur rétorque, comme pour s’excuser : «Je n’ai jamais arrêté d’avoir des idées, mais j’ai arrêté de passer à l’exécution de travaux en 1991 déjà. Parce que j’avais trop de travail, surtout avec l’ECAL.» Dès lors, on comprend mieux pourquoi Pierre Keller s’interroge en nous disant «Ai-je loupé ma carrière d’artiste ?» et nous demande implicitement si ça vaut la peine d’en reprendre le fil.

Signalons, enfin, qu’un cahier A3, comportant huit pages d’illustrations quasi sans texte, a été publié pour l’occasion. Le document contient une série de photos-souvenirs, parmi lesquelles un portrait de sa mère pour qui il garde une infinie admiration. Le catalogue de l’exposition ne paraîtra, lui, qu’en mars 2011 aux éditions JRP-Ringier.

L’accrochage, qui est donc un brin licencieux, attirera probablement plus d’un curieux du fait de la limite d’âge imposée. En tout cas, la foule se pressait déjà le jour du vernissage. Quelques gays, membres du Mouvement raëlien, étaient même présents à l’événement.

Bio express

Né le 9 janvier 1945 à Gilly en Vaud (CH), Pierre Keller obtient en 1965 son diplôme de graphiste à l’Ecole cantonale des beaux-arts et d’arts appliqués de Lausanne. Ce Zurichois d’origine entreprend alors une carrière partagée entre la création artistique, l’enseigne- ment et l’édition tout en voyageant beaucoup, en particulier aux Etats-Unis.

Ses oeuvres, qui connaissent un succès d’estime, sont exposées dans plusieurs galeries et musées. Il représente aussi son pays à moult manifestations artistiques dont la Biennale de l’affiche de Varsovie (PL) et la Biennale d’art contemporain de Venise (I). En Suisse, celui-ci assume diverses responsabilités, tant au niveau cantonal que fédéral, dans la sphère culturelle. L’homme est, entre autres, de 1988 à 1991 le délégué du Gouvernement vaudois pour l’organisation du 700anniversaire de la Confédération helvétique. Faute de temps, l’artiste délaisse alors quelque peu la création.

L’année 1995 marque un tournant décisif dans sa vie. En effet, Pierre Keller prend les rênes de l’ECAL. Très vite, le nouveau directeur va propulser l’institution, ce grâce à son sens inné de la communication et la qualité des cursus scolaires dispensés, parmi les cinq meilleures écoles d’art en Europe. Sous son impulsion, l’ECAL déménage en 2007 à Renens dans un bâtiment réhabilité par l’architecte Bernard Tschumi. L’ECAL forme aujourd’hui des spécialistes jusqu’au niveau master, voire postgrade, dans diverses disciplines telles que le design industriel ou le cinéma. Ouvert au monde, l’établissement accueille des étudiants de toute nationalité, notamment dans le cadre du programme Erasmus. L’école conduit également de nombreux projets avec des entreprises de renom (Nestlé, B&B Italia, Vitra, etc.) ainsi que des workshops avec des artistes réputés afin d’offrir des expériences concrètes à ses étudiants. Leurs réalisations sont régulièrement exposées dans plusieurs salons professionnels et foires d’art. Inutile de dire que les titres délivrés par l’ECAL jouissent d’une forte reconnaissance.

Récompensé par ses pairs dans le domaine du graphisme et pour avoir défendu à l’international les créateurs suisses, cet officier des arts et des lettres de la République française a été, en 2007, nommé Docteur Honoris Causa de l’European University de Barcelone (E) et distingué par le Merit Design Preis Schweiz. Il a reçu, par ailleurs, en 2009 le Prix de Lausanne pour avoir largement contribué au rayonnement de cette ville dans le monde. Enfin, nombre d’articles de presse et d’ouvrages lui sont dédiés.

Sur le départ

Pierre Keller, qui a fêté en début d’année ses 65 ans, n’a pas pris sa retraite réglementaire, car son successeur n’est pas encore désigné. De fait, il quittera la direction de l’ECAL le 30 juin 2011, ce avec regret, en y laissant indéniablement une empreinte vivace.

Le personnage ne restera pas inactif pour autant puisqu’il s’occupera de la promotion, de la communication et de la recherche de fonds au Comité de pilotage pour la construction du futur Musée cantonal des beaux-arts de l’Etat de Vaud. Ce passionné de musique continuera aussi de siéger au Conseil de fondation du Montreux Jazz-Festival (CH). Il restera, en outre, professeur titulaire à l’EPFL (CH). Pour lui, les projets ne manquent pas… comme peut-être fonder sa propre école d’art, ailleurs qu’à Lausanne bien entendu, ou se présenter aux élections fédérales de 2011 sous la bannière du PLR vaudois. Amateur de vins suisses, il pourrait bientôt prendre la présidence de l’OVV. Sans parler que le ponte prépare son autobiographie.

Ce qui est sûr, c’est que Pierre Keller, qui n’a jamais cessé d’être un créatif et un communicateur dans l’âme, pourra bientôt se vouer davantage à sa carrière d’artiste qu’il a quelque peu délaissée, par choix, pendant ses quinze ans à la tête de l’ECAL. A lui de nous prouver qu’il reste un plasticien de talent qui peut nous étonner encore.

ELAC
Avenue du Temple 5
CH-1020 Renens
Tél. +41 (0)21 31699 33
Du mercredi au vendredi, de 13h00 à 17h30

Publicités

A propos Franco Maiullari

Président de Pro libertate
Cet article, publié dans art, Suisse, est tagué , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.